Un croquis prometteur

16 février 2021

Anna soupira, découragée. Combien de brouillons avait-elle chiffonnés, combien de feuilles raturées, combien de croquis esquissés à la va-vite puis rageusement gommés ! Décidément, ce poste de stagiaire était une vraie malédiction. Elle qui avait espéré effectuer une tâche facile, planquée dans cet obscur bureau administratif… La jeune femme n’était pas une acharnée de travail, il fallait bien l’avouer. Lorsque son école lui avait annoncé qu’elle devait dénicher un stage d’une durée de deux mois, elle s’était mise en quête d’un service public où elle pourrait passer de longues journées sans stress ni pression. Anna avait cru trouver la perle rare… mais de toute évidence, elle s’était trompée. 

La jeune femme poussa un second soupir encore plus exaspéré, s’il était possible. On l’avait assignée à un labeur ardu qui dépassait ses maigres talents de graphiste. Anna avait toujours eu un bon coup de crayon, ce qui l’avait poussée (par facilité ?) à s’orienter vers un métier dans le domaine du dessin. Cependant, force était d’admettre qu’il lui manquait la principale qualité attendue chez les illustrateurs et autres artistes inspirés : la créativité. Elle n’y pouvait rien, elle ne possédait en aucune façon la petite étincelle d’où naissaient les œuvres magistrales qui passeraient à la postérité. D’où sa crainte et sa frustration bien compréhensibles lorsqu’elle avait appris qu’elle serait assignée au département Création originale…

“Bientôt fini, Anna ? On t’attend d’ici cinq minutes pour la présentation !”, assena sèchement Marielle, sa directrice de stage. Ses boucles blondes tirées à quatre épingles et son visage passablement renfrogné venaient de faire irruption dans le champ de vision de la graphiste en herbe. Le bruit des pas de sa supérieure qui s’évanouissaient en direction de la salle de réunion fut suivi par des ricanements désagréables. Anna haussa les sourcils, révoltée. Visiblement, le reste de l’équipe se gaussait d’avance de sa présentation… Contre toute attente, ces moqueries entrainèrent un regain de détermination chez la jeune femme. Elle allait leur montrer ce dont elle était capable ! Anna s’empara de ses dossiers, attrapa quelques feuilles volantes disséminées çà et là sur son bureau et se dirigea d’un pas décidé vers la salle de vidéoprojection. Au pire, elle miserait tout sur sa dernière création...

Anna toussota, gênée. Six paires d’yeux la fixaient, attendant qu’elle leur dévoile le fruit de ses heures d’études et de recherche. “Eh bien…”, commença-t-elle, cherchant désespérément à trouver l’éloquence en fixant les lattes du plancher vermoulu. “J’ai imaginé des organismes unicellulaires, assez basiques de prime abord. Leur design est sobre et épuré, leurs fonctions rudimentaires. Mais ils ont une très belle faculté d’autopoïèse qui, je crois, est très prometteuse pour…”

“Autoquoi ?”, l’interrompit brutalement David, un des jeunes loups de l’entreprise, mâchonnant un encas tout en la dévisageant presque voracement.

“Autopoïèse”, murmura Anna, prise au dépourvu. “Je pensais que vous connaissiez tous cette propriété biologique… Elle a été inventée au bureau Science et vie, au 3ème étage, le mois dernier. Il s’agit de la faculté d’un système organique à se produire lui-même et à maintenir sa structure interne malgré…”

“Du réchauffé”, trancha Marielle en tapotant de l’ongle avec impatience sur le bord verni de la table. “On ne t’a pas recrutée pour copier des travaux désuets, mais pour créer du neuf. C’est toi la graphiste, alors affole donc un peu ton style, nom de dieu !”, ajouta-t-elle en ponctuant sa phrase d’un geste de main théâtral.

Anna faillit répliquer qu’elle n’avait pas le moins du monde été embauchée et qu’elle était une simple stagiaire dans un service incompétent, mais la réplique acerbe mourut avant d’avoir dépassé le stade de pensée. C’était inutile… “Ils veulent du spectaculaire ? Je vais leur en donner”, persifla-t-elle intérieurement.

La jeune femme reprit le cours de sa présentation sans se laisser abattre.

“Très bien. Dans ce cas, voici un organisme qui devrait éveiller votre attention. Il nous ressemble à certains égards, mais j’ai pris la liberté d’introduire des caractéristiques bien plus excitantes.”

Anna projeta son croquis annoté sur l’écran géant, suivi d’un modèle 3D tournant sur lui-même. Les membres de l’équipe s'entreregardèrent sans commenter. Confuse devant cette absence notable de réaction, Anna entreprit de développer son projet. “Le mieux, s’enhardit-elle, c’est que je lance la simulation”. “Bien entendu”, répondit Marielle d’un ton posé, mais empreint d’une très légère dose de sarcasme, qu’un esprit affuté comme celui d’Anna ne pouvait pas manquer de repérer. “Montre-nous donc ce dont ta créature est capable”.

Anna était un peu anxieuse. Elle avait bien sûr déjà observé cette simulation, ne serait-ce que pour vérifier si sa chimère était viable en conditions réelles. Mais elle n’avait jamais dépassé les quelques millénaires. La graphiste en herbe savait que la morphologie et les caractéristiques physiques de son œuvre lui permettraient de se nourrir, de se défendre, de se reproduire et de se fondre dans un habitat naturel. Après tout, elle avait réalisé un travail tout à fait correct, pour une néophyte, se rengorgea-t-elle. Mais ensuite ? Que se passerait-il si l’on poussait la simulation un peu plus loin ? C’est ce qu’elle allait découvrir en direct…

David se leva et manipula l’interface nécessaire au déclenchement de la simulation. Il semblait étrangement empressé. “Saine curiosité ou désir malsain de me voir courir au désastre ?”, s’interrogea Anna avec circonspection. “Et… c’est parti !”, claironna le cadre aux dents de loup, s'asseyant confortablement dans son fauteuil, une jambe négligemment (ou grossièrement) laissée ballante sur l’accoudoir. 

Les images se mirent à défiler sur l’écran, à une vitesse accélérée mais qui leur permettait tout de même de suivre le déroulé des événements. Les petits protégés virtuels d’Anna firent d’abord ce que l’on attendait d’eux, déployant des efforts louables pour survivre et contribuant admirablement à diversifier la biodiversité de la planète. Anna, rassérénée, constata que tout se déroulait selon ses plans. Toutefois, après approximativement quelques millénaires (la jeune femme étant incapable de garder le regard rivé sur le compteur temporel, elle s’en remettait à son impression), la simulation commenca à prendre une tournure suprenante. 

“Que font-ils… ?”, murmura une des cadres assises au premier rang, dépeignant ainsi succinctement l’opinion générale. En effet, les êtres designés par Anna commençaient à s’adonner à des comportements pour le moins douteux. Ils enfermaient et exploitaient les autres créatures de la simulation (élaborées virtuellement par d’autres graphistes de l’entreprise, en attendant de prendre forme réelle grâce au fabuleux travail des biologistes-chimistes) et se répandaient avidement dans les moindres recoins de leur territoire, pourtant vaste. “Quelle ingéniosité ! Quel opportunisme ! J’aime beaucoup”, salua David. Anna lui jeta un bref coup d'œil, mais fut surprise (et soulagée) de constater qu’il avait l’air sincère. 

Décidément, Anna ne s’attendait pas du tout à ce résultat. Les siècles continuaient de s’écouler à une vitesse folle, mais personne ne lui enjoignait de stopper la simulation. Au contraire, chacun observait, fasciné, la vie tout à la fois prolifique et destructrice de ces petits êtres qui colonisaient désormais la planète toute entière.  Cela construisait, cela s’agitait, cela fourmillait… La naissance des religions suscita beaucoup d’intérêt au sein des membres de l’équipe. “Formidable !”, s’exclama Marielle en prenant des notes sur son calepin. Anna, quant à elle, était partagée entre des sentiments divers. Bien qu’elle feignait d’être familière avec le contenu de la simulation, elle devait bien s'avouer qu’elle n’avait pas du tout anticipé le comportement de ses golems. “Ils sortent complètement du cadre que je leur ai assigné dans mes croquis numériques”, s’inquiéta la jeune femme. “Mais, après tout, tant que cela plaît à l’équipe…”

Et en effet, l’ambiance était à la fête au sein du bureau. D’abord réservés, les cadres se montraient de plus en plus expansifs. Exclamations d’étonnement, rires incrédules et interjections diverses troublaient la tranquillité habituelle de la salle de réunion. “Est-ce vous estimez en avoir assez vu ?”, demanda prudemment Anna. “Il faudrait peut-être que j’arrête la simulation, nous en sommes déjà à près de 300 000 ans…” Marielle l’interrompit d’un geste, un large sourire illuminant son visage d’ordinaire si fermé. “Non, non, continuons encore un peu ! J’aimerais voir comment ils vont se débrouiller avec le réchauffement climatique et la surpopulation”. Les autres l’approuvèrent, unanimes.

Anna se sentait étrangement mal à l’aise. La réaction extrêmement positive de ses supérieurs lui plaisait, évidemment… Mais l’impact des créatures qu’elle avait imaginées sur cette planète bleue la laissait perplexe. Peut-être avait-elle oublié de coder un gène restrictif ? Ou bien son dessin de la boîte crânienne était-il disproportionné, comparé aux autres parties du corps de la créature ? 

Perdue dans ses pensées, elle manqua le déroulé complet du “XXIème siècle après Jésus-Christ”, comme ses avatars numériques l’avaient surnommé. Soudain, un hurlement de rire la fit sursauter. David s’était rejeté en arrière sur sa chaise et tapait du poing sur la table, hilare. Anna ne pouvait voir ce qui l’amusait tant, sa haute stature lui dissimulant désormais l’écran.

Mais elle n’eut pas à contorsionner son cou bien longtemps : Marielle se leva brusquement et éteignit la simulation d’un geste sec. “Assez plaisanté pour aujourd’hui”, enjoignit-elle. “Tu as autre chose à nous présenter ?” Anna balbutia, désarçonnée : “Mais… vous avez aimé, n’est-ce pas ?” David, toujours d’humeur aussi exubérante, se mit alors à frapper dans ses mains, déclenchant une salve d’applaudissements générale. “Félicitations !”, hoqueta-t-il. Il brandit son verre d’eau d’un geste triomphal : “À la pire stagiaire que l’on ait jamais accueillie dans nos locaux !”

Anna sentit lentement le froid de la honte l’envahir, telle une goutte d’eau glacée ruisselant sur son dos. Elle ne savait comment réagir et resta bras ballants au milieu de la salle - “comme une parfaite idiote”, songea-t-elle amèrement. Mais après tout, comment pouvait-elle défendre sa création… Tout était allé de mal en pis. Il lui faudrait tout de même relancer la simulation, ne serait-ce que par simple curiosité de connaître l’événement si spectaculaire (et visiblement désastreux) qui avait entaché le deuxième millénaire. 

“Merci pour cette perte de temps, ce fut très distrayant”, trancha Marielle en ramassant ses dossiers. Elle arracha des mains d’Anna la feuille de présentation de sa création, la chiffonna et la jeta à la poubelle. “Heureusement que ce n’était qu’une simulation…”, marmonna-t-elle méchamment en quittant la salle. “Oui, heureusement…”, ne put s’empêcher de penser la stagiaire, déconfite, mais aussi curieusement soulagée, avant de tourner les pas à son tour.

Dans la pénombre de la salle de réunion, à présent presque déserte, un déclic se fit soudain entendre. Le rétro-projecteur venait de s’animer. David leva les yeux de son travail, surpris. Le programme, simplement mis en pause, questionnait : “Voulez-vous continuer la simulation n°13875 ?” Le jeune homme leva la main pour cliquer sur “non”, mais arrêta son geste en plein vol. “Après tout…”, haussa-t-il les épaules, un léger rictus esquissé au coin des lèvres. 

Et il cliqua.

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