À tire-d’aile

1 mars 2021

Edmond observait le paysage bucolique à travers la vitre du train, résigné. Il n’était pas particulièrement pressé, mais tout de même… Cela faisait près de deux heures que ce maudit train était arrêté. Si encore l’on avait fait escale dans une ville passionnante et étincelante, comme la belle Paris ! On prétendait que les Années Folles y portaient mieux leur nom que nulle part ailleurs et que les fêtes y étaient dangereusement subversives. Mais non, loin de tout ce faste et de ces paillettes, la locomotive avait choisi de montrer des signes de défaillance aux portes du village de Clères. Non que la vision des champs vallonnés fut pour lui déplaire, songea Edmond. La charmante bourgade sise en terres normandes respirait la sérénité, les effluves printaniers entrant dans le wagon par la fenêtre ouverte ajoutant à cette atmosphère tranquille. 

Soudain, le calme ambiant fut troublé par un hurlement féminin. Immédiatement en alerte, Edmond se leva de son strapontin et se précipita dans la cabine qui jouxtait la sienne. L’homme assista alors à une scène qui le laissa bouche bée… Un singe, oui, un singe, avait fait irruption dans le wagon et tentait d’arracher le sac à main d’une demoiselle. Cette dernière, livide de peur devant cette bête inaccoutumée, finit par lâcher prise. Triomphant de son larcin, l’animal poussa un cri suraigu et repartit probablement par là même où il était entré - c’est-à-dire par la fenêtre grande ouverte.  

Un grand silence s’ensuivit, les voyageurs présents dans le wagon étant tous aussi estomaqués les uns que les autres. Puis, dans un grand brouhaha, les réactions s’enchaînèrent : un jeune homme éclata de rire, un vieillard s’en offusqua et deux enfants surexcités se précipitèrent pour coller le front à la vitre. L’un d’eux, un bambin aux cheveux blond paille, s’écria avec joie : “Il escalade le mur !” Edmond reprit alors ses esprits et se rapprocha de la fenêtre. Tout comme le garçonnet, il put apercevoir le singe qui sautait habilement de pierre en pierre, avant de disparaître au sommet d’un mur épais. 

Edmond fit alors un choix audacieux, sans se douter que le souvenir de cette journée hanterait ses rêveries et ses songes pour toujours. Pris d’un élan d’héroïsme (et désireux de se divertir de cette longue attente), il déclara : “Mademoiselle, je m’engage à vous rendre la gibecière que ce malappris a dérobé." Sur ces paroles, sans tenir compte des exclamations des autres passagers, il suivit le même chemin que le petit voleur et sauta hardiment par la fenêtre toujours ouverte. 

Parvenu au pied du mur, le jeune homme ne se laissa pas décourager par la hauteur de la paroi. “Rappelle-toi tes frasques en pleine campagne lorsque tu étais haut comme trois pommes s’encouragea-t-il. Tu étais le plus adroit et le plus casse-cou des minots !” Il parcourut les vieilles pierres du regard, cherchant à déterminer le chemin le plus aisé pour son ascension. Puis Edmond entreprit lentement l’escalade, s’arrêtant de temps à autre pour assurer sa prise. Une fois arrivé au faîte du mur, il soupira de soulagement. Il ne l’aurait avoué pour rien au monde, mais une grosse goutte de transpiration coulait le long de sa tempe et ses jambes flageolaient dangereusement. “Tu serais bien avisé de faire un peu moins la fête, mon cher, tu t’empâtes !”, se morigéna-t-il silencieusement. Puis il aperçut le décor de l’autre côté du mur et en fut tout ébloui…

Un magnifique manoir se dressait devant lui. Sa façade imposante lui semblait indubitablement de style Renaissance, mais les toits pentus de ses tourelles lui rappelaient un château médiéval. Tout autour, une végétation luxuriante s’en donnait à coeur joie ; Edmond dut bien s’avouer qu’il ne reconnaissait aucune des fleurs et des arbres qui poussaient en ces lieux. Plus étonnant encore, de drôles d’animaux cohabitaient dans ce lieu dédié à la nature et à l’aura follement romanesque. Point de vaches placides ou de mésanges virevoltantes, comme on pouvait s’attendre à apercevoir dans ce pittoresque village normand… mais des gazelles au pas léger et des perroquets au plumage chamarré !  “Mais quel est donc ce jardin d’Eden ?”, murmura Edmond, conquis par cette beauté exotique. A ce point du récit, il faut bien avouer qu’il avait complètement oublié la raison de sa venue. Le petit chapardeur pouvait bien avoir mangé le sac à main, peu lui importait !

Toutefois, à sa grande surprise, une douce voix enjouée répondit à sa question purement rhétorique : “Vous êtes bien flatteur !”. Cette phrase fut suivie d’un rire cristallin, qui lui parut ajouter encore à la poésie et à la magie du lieu. “Vous êtes ici aux portes du domaine de M. Méland.”. Se baissant autant qu’il était possible de le faire sans subir une rude chute, Edmond dévisagea la femme qui se tenait au pied du mur - côté jardin, cela s’entend. Sa longue chevelure châtain clair encadrait un visage souriant, aux pommettes rondes et aux grands yeux gris. Cette jeune personne dégageait une inexplicable impression de délicatesse et d’évanescence. On avait l’impression, se dit Edmond, qu’il suffirait de l’effleurer pour qu’elle s’envole à tire-d’aile…

Revenant à lui, il se rendit compte qu’un petit singe à l’expression facétieuse venait de se percher sur l’épaule de la jeune femme. “Eh !, s’écria-t-il, interloqué, en reconnaissant le bougre. Où est…” Il s’interrompit net en voyant la gibecière dérobée à sa propriétaire se balancer doucement au bras de l’inconnue. Cette dernière sourit malicieusement devant l’étonnement d’Edmond. “Oui, c’est moi qui lui ai demandé de m’apporter ce présent”, convint-elle, caressant de manière désinvolte la tête du capucin. “Je suis navré, mademoiselle, mais il ne vous appartient en aucune sorte !”, protesta gravement Edmond, toujours perché en haut de son mur. “D’ailleurs,  loin de moi l’idée de me rendre coupable d’une violation de votre propriété, rougit-il. J’ai simplement entrepris cette ascension pour récupérer l’accessoire fétiche d’une passagère éplorée”. Le jeune homme, luttant contre l’indignation et l’avidité de connaissance qui combattaient à parts égales dans son esprit, ne put s’empêcher de céder à la deuxième et de demander : “Mais qui êtes-vous ? Et où sommes-nous ?”

La jeune femme esquissa une moue mystérieuse et se mit à marcher dans le parc sans but et avec légèreté, le petit animal toujours installé confortablement sur son épaule. “Ne connaissez-vous point le fameux jardin zoologique de M. Méland ? Naguère, il appartenait à une duchesse, vous savez. Mais le docteur Méland a décidé de lui donner une toute autre voie. Il en a fait un lieu fabuleux dédié aux espèces végétales et animales de toutes sortes. Toutefois, il est vrai que certains de ses pensionnaires sont un peu polissons… Comme Arnold par exemple”, admit-elle en taquinant le capucin d’une chiquenaude amicale. Edmond s’enquit, dubitatif : “M. Méland accepte donc que ces bêtes sauvages quittent l’enceinte du parc ?” “Bien sûr, acquiesça la demoiselle. Demandez aux habitants de Clères, ils sont habitués à devoir surveiller leurs affaires. Il faut dire que mes charmants compagnons sont de bien vifs malfaiteurs !” “Je m’en suis rendu compte, oui… Je comprends mieux pourquoi ce singe a fait irruption dans notre wagon”, admit Edmond. “Mais qui êtes-vous ?”, répéta-t-il, soudain frondeur. “Etes-vous la jeune épouse de M. Méland ? Ou sa fille bien-aimée peut-être ?” La jeune femme battit des cils tristement et murmura : “Si peu de choses… Une des pièces de collection du zoologiste, enfermée dans une prison dorée…”

Edmond ne put se pencher plus avant sur ces paroles surprenantes. Il sursauta en entendant le son très reconnaissable du sifflet du chef de gare. Un regard jeté par-dessus son épaule lui confirma ses craintes : le train repartait et l’on voyait déjà l’épaisse fumée grise se déployer en nuages de vapeur au-dessus de la locomotive. “Vite, je dois partir !”, s’exclama-t-il, pris par le temps. “Mademoiselle, rendez-moi ce sac s’il vous plaît !” La subtile inconnue lui répondit lentement : “Je vais le faire, mais pas avant d’y avoir prélevé ce que mon petit compagnon est venu chercher à ma demande”. Elle reprit la gibecière et écarta négligemment les diverses babioles qui en jonchaient le fond, avant de trouver l’objet tant désiré. Radieuse, la créature éthérée caressa du bout des doigts un petit miroir de poche, puis l’ouvrit pour s’y mirer.

Edmond fronça les sourcils, ne sachant que penser de cet acte bien mystérieux. Mais déjà, le sifflet retentissait de nouveau et le train s’ébranlait. Il y avait urgence s’il voulait quitter ces lieux ! “Le sac !”, cria-t-il. Sans même se retourner, la jeune femme lança distraitement la besace par-dessus son épaule, continuant de dévisager son reflet dans le petit miroir. Edmond l’attrapa au vol et fit passer ses jambes de l’autre côté du mur, prêt à s’élancer à la poursuite du monstre de fer. Pris d’un inexplicable pressentiment, il jeta un dernier regard dans le parc au moment de sauter. La jeune femme avait disparu… Seul, le petit miroir gisait à terre, reflétant les rayons du soleil de midi et les efflorescences des branches d’un cerisier. Là où se tenait il y a encore une seconde l’inconnue, une unique plume flottait…

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